les carnets du Pygma

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Les clefs d'une destinée

Daniel était heureux. Assis dans son fauteuil en cuir de PDG, au 149ème et dernier étage du gratte-ciel qui hébergeait le siège de sa société, la Global Corps, il fumait un bon cigare en attendant que le téléphone sonne. Il était enfin sur le point de réaliser la grande tâche pour laquelle il était né.

Car, depuis qu’il était petit, Daniel était persuadé qu’il avait une mission à accomplir, une mission qui changerait l’histoire de l’humanité. Longtemps il avait cherché sa voie, cherché ce qu’il devait faire pour réaliser sa destinée.

La compréhension de sa mission, plus tard il parlerait d’illumination, lui était finalement venue un jour d’automne alors qu’il était encore étudiant. Il était au volant de sa voiture et comme chaque matin, il attendait que le feu rouge en bas du boulevard qui jouxtait son immeuble veuille bien passer au vert. Là, comme chaque matin, il le vit. Un balayeur, employé par la municipalité, qui armé de  son gros balai en plastique tentait de rassembler en un gros tas les feuilles mortes qui jonchaient le trottoir. Comme tous les jours, le balayeur portait un gilet phosphorescent signalétique et comme tous les jours il avait l’air d’être le plus malheureux des hommes. Il accomplissait les mêmes gestes mécaniques, en rythme, à la manière d’un automate que l’on aurait remonté tous les matins et déposé sur le bord du trottoir. C’est là, en observant ce petit employé municipal insignifiant, que Daniel trouva la raison pour laquelle il était né. Il allait débarrasser le monde des travaux inintéressants et barbants. Il allait tordre le cou à toutes les corvées, à toutes ses professions manuelles qui empêchaient tant de gens de vivre vraiment et d’avoir un vrai travail gratifiant et nécessitant de l’intelligence et de la réflexion.

Depuis ce jour, bien des années avaient passé, mais Daniel n’avait jamais oublié sa grande mission. Il s’était rapidement rendu compte que pour accomplir sa quête, il devrait être riche, immensément riche. Patiemment, à la manière d’une petite fourmi travailleuse, à force de travail, de coup de chance et parfois aussi de pots de vin, il avait tissé sa toile sur la Terre, la Lune et Mars. Petit à petit, sa fortune avait grossi, grossi jusqu’à en devenir inimaginable. Dorénavant la moitié de ce que vous achetez, consommez, jetez avait été produit, manufacturé et vendu par la Global Corps.

Aujourd’hui, il était enfin suffisamment riche. Il allait pouvoir commencer à réaliser la grande mission de son existence. Daniel avait patiemment planifié la réalisation de son projet. Il allait commencer par s’occuper des professions artisanes, puis il étendrait son offre aux autres professions manuelles. Les spots publicitaires avaient commencé dès tôt le matin à envahir les différents réseaux de communication. Ils expliquaient que la Global Corps se proposait d’offrir gratuitement à tous les artisans une machine robot qui effectuerait tout leur travail à leur place. Il n’y avait qu’une condition à satisfaire pour bénéficier de ce cadeau, s’inscrire à un cours de formation de la Global Corps ou à un ou plusieurs des nombreux services de loisirs de la société de Daniel. Il attendait d’ailleurs de plus en plus nerveusement le coup de téléphone de son bras droit qui lui communiquerait les premiers résultats de la campagne. Le téléphone sonna enfin, faisant sursauter Daniel. Il décrocha. Les premiers résultats étaient bons, meilleurs que prévus même. Des centaines de milliers d’artisans avaient contacté les standards de la Global pour se faire livrer une machine-robot.

Les semaines qui suivirent furent de la vraie folie. Les gens avaient massivement adhéré aux propositions de la Global dont les usines tournaient en sur-régime pour satisfaire tout le monde. Tous les médias ne parlaient plus que de cela, du don généreux que la Global Corps faisait à l’humanité et le fantastique progrès que cela représentait pour la société humaine. Daniel, aux anges, donnait interview sur interview expliquant à qui voulait l’entendre qu’il avait toujours su que c’était le but de sa vie, qu’il se savait destiné à cela. Le peu de temps qui lui restait, il le passait à inaugurer des installations de nouveaux types de machines robots. Il eut ainsi le plaisir de mettre en marche la machine robot de son frère, fabriquant de clef de son état et maintenant libéré de son carcan de travailleur manuel. Ce fut un grand moment d’émotion pour Daniel qui était certain d’offrir l’égal d’une renaissance à son frère. Lorsque Daniel confia au cours d’une interview sur une des chaînes interplanétaires qu’il comptait ne pas s’arrêter là, mais qu’il allait fournir des machines-robots pour toutes les professions manuelles existantes, ce fut le délire. On érigea des statues de Daniel, on proposa de créer un jour férié pour se rappeler de son action. Il y eu bien de part et d’autres de faibles voix pour protester, pour se plaindre, mais elles furent bien vite étouffées par la liesse générale.

Plusieurs mois passèrent, puis quelques années. Daniel était comblé, certain d’avoir réussi sa destinée, accompli son oeuvre et intimement convaincu d’avoir aidé l’humanité, d’avoir rapproché son espèce du bonheur pour tous. Et puis un jour, il décida d’aller rendre visite à son frère pour voir ce qu’il faisait de tout le temps libre que Daniel lui avait offert. Daniel informa sa secrétaire qu’il ne serait pas là de l’après-midi et demanda à son chauffeur de le conduire chez son frère. En chemin il se demanda ce que son frère faisait. Il se rappelait que durant leur enfance, son frère avait toujours aimé regarder les étoiles dans le ciel les douces nuits d’été. Peut-être qu’il avait repris les études pour devenir chercheur en astronomie, ou alors il s’était peut-être mis à écrire des romans, Daniel se rappelait que son frère adorait lire tous ces tas de niaiseries plein de magie, de fées et de sorcières. Lorsqu’il arriva devant la maison de son frère, il remarqua une grande enceinte verte et jaune où il y avait écrit : « La boîte à clefs ». Daniel se demanda ce que cela voulait dire. Il frappa à la porte, mais personne ne répondit. La porte étant ouverte, il entra. En parcourant la maison, il arriva enfin dans ce qui avait l’air d’être le bureau de son frère où effectivement il le trouva penché au dessus d’une machine à l’air rustre. Il ne comprit pas instantanément ce qu’il voyait. Son frère était-il en train de construire une machine révolutionnaire ? C’est à ce moment là que son frère remarqua sa présence et le salua.
« Bonjour Daniel, tu as vu comme elle est belle ? »
Daniel s’était rapproché de l’établi de son frère. Observant de plus près la machine, il la reconnu enfin.
« Mais… Mais c’est une machine à fabriquer les clefs… »
« Oui, je l’ai trouvé dans une vieille brocante, j’ai utilisé toutes mes économies pour l’acheter. Elle était en piteux état, mais j’ai pu la réparer. »
« Mais, mais… »
Le frère de Daniel, pris par la passion, ne tenait pas compte des mots que prononçaient difficilement son frère. Il  ne remarqua d’ailleurs pas plus  la mine de plus en plus incrédule et catastrophée qui se peignait sur le visage de Daniel.
« Et puis j’ai recommencé à fabriquer des clefs. Oh bien sûr, j’ai mis du temps pour reprendre le tour de main et puis la machine que ta société m’a donné fabrique des clefs très fonctionnelles et bien plus rapidement que moi.
Mais je rajoute des petites enluminures, des petits motifs sur les clefs.
Et tu sais quoi ? »
« Non… Non, quoi ? », arriva difficilement à articuler Daniel qui avait l’impression de sentir toute sa vie et toutes ses certitudes s’écroulaient autour de lui.
« Les gens me les achètent, ils se pressent pour que je leur fasse de jolies clefs personnalisées »
Daniel, qui avait un peu repris ses esprits, arriva à formuler une courte question.
« Mais pourquoi, alors que tu pourrais faire tant de choses, pourquoi perdre ton temps à fabriquer des clefs ? ».
Son frère regarda Daniel comme s’il regardait un petit enfant à qui il fallait tout expliquer.
« Mais parce que j’aime cela Daniel, j’aime fabriquer des clefs et je ne veux rien faire d’autre. Utiliser le temps libre que m’a donné ta machine pour m’amuser ou suivre des cours plutôt inutiles, ça allait bien un temps. Mais ensuite, j’ai voulu recommencer à faire quelque chose d’utile et que j’aime. Alors, j’ai acheté la machine. Et puis, je ne suis pas le seul, tu sais, à aimer  fabriquer des clefs. A partir de lundi prochain, j’aurai un apprenti qui viendra apprendre le métier ».

25 octobre 2009 - Publié par Le Pygma | Orphelines | , ,

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